La presse supplie.
Claque des dents.
Se plaint.
Se dit à l’agonie.
Pression sur ses équipes, voire plans sociaux.
Opposition entre les journalistes « à l’ancienne », ceux de la presse écrite, et les « modernes », qui œuvrent en ligne.
Ne parlons même pas des « CLP » (correspondants locaux de presse), véritables esclaves des médias.
Ni même des pigistes qui piaillent pour être publiés en échange de clopinettes.
Ni même encore des blogueurs plus ou moins invités ou permanents, souvent bénévoles.
Pour publier du contenu, il faut écrire, écrire…
Si possible du contenu de qualité.
Mais il est souvent plus simple de copier/coller des dépêches AFP.
Mais heureusement, même pour ces dépêches, il y a de bonnes âmes pour commenter.
Un peu de temps pour s’exprimer, pour apporter sa pierre…
Il y a des habitués.
Il y en a qui squattent leur clavier, toujours à l’affût pour glisser leur participation.
Leur avis, leur sentiment, leur idée, leur opinion, leur explication…
Bref, certains médias en ligne l’ont bien compris et savent que ces commentaires sont une valeur ajoutée.
Et cette valeur ajoutée devrait mériter le respect.
Oui, mais il y a des dérapages, des bagarres, des insultes, des propos déplacés…
Pour cela, il y a la « Modération », travail des « Modérateurs », au sens noble du terme.
Il fut une époque où certains se battaient pour en être…
Même le jour, même la nuit.
Presque toujours bénévolement.
Certains médias en ont usé et abusé.
Et cela les rendait pourtant heureux de participer.
D’autant qu’il y avait de vrais échanges, une vraie relation avec les contributeurs.
Oui, mais voilà, les choses évoluent.
Ces journaux, cette presse qui dit avoir des difficultés.
Cette presse qui ne peut ignorer les difficultés de ses lecteurs.
Chômage, problèmes économiques, de santé.
Cette presse qui devrait être civique.
Se livre à des méthodes inciviques et anti-économiques.
Les modérateurs internes, c’est trop cher…
Les modérateurs bénévoles, ce n’est pas fiable…
Alors, sous-traitons à des entreprises « Web 2.0 » spécialisées !
Lorsqu’une participation sera déposée, ce sera un logiciel, un petit robot, qui viendra l’analyser.
Il comparera avec ce qu’il sait du contributeur, car tout sera historisé.
Puis il laissera en l’état, ou il flinguera automatiquement.
Liberté d’expression passée à la sulfateuse par ceux mêmes qui la revendiquent.
Ou alors l’un de ces petits abrutis en panne de jouissance cliquera sur le petit lien « signaler ».
Et le spider reviendra en Robocop pour exécuter le post, voire le compte de l’auteur, avec tout l’historique de ses commentaires.
Remarquez, des fois, le Robocop est bien humain, et encore plus con que les robots.
Mais des fois aussi, le petit robot revient d’où on l’a envoyé, et se déclare incompétent.
Un humain est appelé à la rescousse.
Oh, pas l’un de ceux dont il a été question ici, collaborateur fidèle au cerveau plein d’empathie envers son média, ses lecteurs, ses contributeurs…
Non, ce sera un « modérateur » sur une plate-forme…
Une plate-forme « offshore » !
Oui, on les appelle comme cela, car on les cache à l’utilisateur final (le vrai client en fait, celui qui paye d’une façon ou d’une autre).
Et pourquoi les cache-t-on ?
Parce qu’elles se trouvent ailleurs, plus ou moins loin : Madagascar, Ile Maurice, Tunisie, Maroc, Inde, Chine, Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali, Europe de l’Est, Amérique du Sud…
Ces entreprises de « Modération » sont implantées en France, mais il n’y a que la direction et ce qu’ils appellent les « forces de ventes ».
Le malaise, c’est que leurs clients n’ignorent pas l’aspect « offshore » et les mauvaises pratiques qui vont avec.
Ils n’ignorent pas les salaires de misère.
Ils n’ignorent pas la tromperie, car comment modérer, flinguer un commentaire sans vraiment comprendre son essence, son degré ?
Comment faire cela de si loin, géographiquement et culturellement ?
Il y a donc tromperie sur toute la ligne…
Bien souvent, ça n’est pas le titre que vous lisez qui modère.
C’est sous-traité et regroupé sans qu’on vous le dise.
Et ne parlons même pas du tracking !
La modération est faite par délégation, par un système avec lequel vous n’avez rien à voir.
Par des esclaves qui ne vous en veulent même pas, d’autant qu’ils ne comprennent pas vraiment ce qu’ils vous font.
Vous apportez votre pierre à un édifice, en critiquant peut-être une entreprise qui délocalise en bas d’un article qui « informe ».
Et pourtant, ce titre, ce média, vous fera modérer en offshore, de très loin, pour quelques centimes…
Un petit robot modérateur est passé récemment sur un article de Grinçant.com pour essayer de le comprendre (bon courage), car il était lié à un commentaire sur le site d’un journal de la presse écrite.
Et comme un petit robot ça peut être idiot, il a été pisté.
Voici donc quelques célèbres médias en ligne qui l’utilisent, lui et ses esclaves des pays à bas coûts…
- 20 Minutes
- L’express
- La Tribune
- Le JDD (Journal Du Dimanche)
- Le Monde
- Le Nouvel Observateur
- Le Point
- Les Échos
- Le Midi Libre
- Sud-Ouest
- Elle
- Femme Actuelle
- Paris-Match
- Voici
- Canal+
- M6
- Eurosport
- France 24
- Canal J
- Gulli
- Europe 1
- NRJ
- …
Alors, vous les médias, vous êtes encore plus impardonnables que vos copains de la téléphonie : B&You, Bouygues Telecom, Orange, Sosh, SFR, M6 Mobile…
Ou bien que des marques bien connues : BNP, Boursorama, Dacia, Renault, Volkswagen, Boulanger, France Loisirs, Nutella, Lesieur, Leclerc, Yves Rocher…
Comme eux, vous utilisez cette modération « offshore », et vous détruisez les petits modérateurs qui voudraient tant s’impliquer, voire être (un peu) payés.
Vous détruisez tout simplement des emplois en France.
Sans parler des dégâts que vous faites aux contributeurs, par une modération à l’emporte-pièce ou complètement laxiste.
Et si, au lieu de vous lire et de participer, nous n’allions que sur les médias en ligne de Madagascar ou de Delhi ?
Oui, parce qu’ils commencent à agréger vos contenus et à les publier, se plaçant ainsi à votre niveau de déontologie !
Crédit photo : Steampunk Cyclopean clockwork Spider Robot Sculpture – CC BY-NC-SA 2.0 par Daniel Proulx (Flickr)
© PF/Grinçant.com (2013)
Billets en rapport :
Bonjour,
Votre article est exact mais il occulte une réalité. Sur les sites à fort trafic, le flux de commentaires est tout simplement trop fourni pour être modéré comme vous le souhaitez, c’est à dire lus par des modérateurs faisant partie de la rédaction. Les journalistes devraient y passer tout leur temps…
Donc, un système de filtrage à plusieurs couches a été mis en place :
– des filtres automatiques, qui retiennent les commentaires avec des mots douteux (insultes…)
– un filtre externalisé en Inde ou au Maghreb pour ce qui reste, où il s’agit par une lecture de surface de retenir des commentaires argumentés et construits, mais toujours diffamatoires ou injurieux,
– puis le dernier filtre, à la rédaction, qui regarde les commentaires signalés comme nécessitant une approbation.
Alors il faut relativiser. Le filtrage successif des commentaires est normal. L’externalisation de la modération, à 80% réalisée par Concileo, ne l’est pas mais la presse attend toujours que le web paie (ou les internautes).
Quelques sites assurent une modération en interne, directement par les journalistes, citons Rue89.com par exemple.
Bonsoir,
Pour Rue89.com, c’est le sentiment que j’avais, même si ce « Pure player » appartient maintenant au NouvelObs.
Le sens du billet est que, même avec de fortes volumétries, bien des personnes accepteraient de faire ce travail en/de France.
Des amoureux de la langue française, de la presse, de l’écrit.
Des étudiants, des demandeurs d’emploi, des retraités, etc.
Contre indemnisation ou même bénévolement.
Cela colle parfaitement avec du télétravail, et il me semble que l’esprit d’un journal peut être plus facilement appréhendé (et défendu) de Strasbourg (;-) que de Delhi ou de Tananarive.
Il faut simplement une bonne organisation.
Et l’image serait bien meilleure au niveau « responsabilité sociale ».
Le but n’est pas de dénoncer la sous-traitance, mais plutôt l’offshore, pratique abjecte devenue généralisée dans le monde des SSII.
Par contre, entièrement d’accord sur le filtrage successif, et sur des sites/blogs basés sur des CMS connus (WordPress ou Joomla), un outil comme Akismet fait très bien son boulot en amont.
Un filtrage à la loyale, c’est possible, et Rue89.com en est une preuve (en plus par les journalistes eux-mêmes). Mais il est vrai que les « Riverains » sont plutôt de bons contributeurs.
Dans ce billet, sous le vocable « robot » était évoqué un outil d’un concurrent de Concileo qui se targue d’avoir un logiciel (de « modération », et pas simplement anti-SPAM/HAM) bien spécifique.
Bien cordialement.
PS : Cette sous-traitance pose aussi un problème déontologique… Un contributeur sur LePoint.fr n’a probablement aucune envie de se faire modérer par quelqu’un qui bosse aussi pour l’Express, Le Monde, Le JDD, Elle, Paris-Match…
Cette approche transversale peut être dangereuse, d’autant qu’elle n’est pas annoncée et qu’elle est automatisée et historisée.
Votre article est très intéressant et reflète bien la réalité.
D’ailleurs la liste des médias est bien réelle. J’ai fait suivre le lien de votre article à un média présent dans votre liste. J’ai repris le même pseudo afin qu’il puisse me reconnaitre lors de sa lecture.
Merci.
Un journal régional qui dispose d’un site en ligne figurant dans la liste, alors que j’avais posé un commentaire en lien avec ce billet, a tout simplement éradiqué mon compte, et ce sans le moindre avertissement, ni ne serait-ce qu’une explication.
La presse en ligne a de très curieuses réactions lorsqu’elle est placée face à ses contradictions.
Et ça n’est pas la première fois, j’ai une liste presque longue comme le bras.
Mais là où c’est très grave, c’est que, du fait de cette sous-traitance entre les mains d’un seul prestataire, je pourrais me retrouver blacklisté, d’un coup, dans l’ensemble des médias de la liste.
Il s’agit là de graves dérives dont les lecteurs et contributeurs ne sont nullement informés, ni dans les éventuelles chartes ni dans les CGU.
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