Elle a un grave problème.
On pourrait appeler cela une névrose.
Oui, c’est une névrose.
Quelqu’un de célèbre, Howard Hugues, avait le même défaut, dans de plus grandes proportions il est vrai.
C’est plus fort qu’elle, il lui faut tout nettoyer.
Et pas avec n’importe quoi, l’eau étant jugée insuffisante, elle utilise des litres et des litres d’alcool à 90°.
Les pharmaciens du quartier la connaissent bien et s’approvisionnent en conséquence.
Elle a la chance de travailler dans un laboratoire médical.
Cela lui permet de dissimuler son vice derrière cet univers aseptisé.
Lorsqu’elle se nettoie les mains avec son liquide favori, son patron l’encourage.
Un excès d’hygiène ne nuit pas dans ce métier !
Elle vit seule, et pour cause.
Un jour, en rentrant du travail, elle trouve un chat qui semble abandonné.
Malgré un mouvement de recul, elle est attirée par cette bête qui pourrait distraire sa solitude.
Elle craque, il est trop mignon.
Par la peau du dos, elle l’emmène.
Arrivée chez elle, elle remplit une bassine d’alcool.
Elle y plonge le chat, prenant garde de maintenir son nez à l’air libre.
Il est terrifié.
Au bout de cinq minutes, elle l’estime suffisamment propre et le sort de la cuvette.
Il a droit à un bon essorage.
Une fois sur ses pattes, il zigzague.
Il heurte un mur.
Il a le hoquet.
Trois heures plus tard, à nouveau en forme, il ronronne sur les genoux de sa maîtresse.
Il devra subir ce traitement deux fois par semaine.
Il en prend l’habitude.
Il la regarde nettoyer ses courses, il s’approche, il renifle…
Elle apprécie cette complicité inattendue.
Un jour, elle décide de l’emmener au laboratoire.
Elle dit à son chef « regardez mon minou, comme il est mignon ».
Il ne goûte guère ce genre de plaisanterie et la prie de quitter les lieux avec son sac à puces, définitivement…
Le chômage, une indemnité dérisoire.
Elle ne retrouve pas d’emploi, nous sommes en pleine crise économique.
Manger des nouilles, c’est facile, même le chat aime ça.
Mais trouver de l’alcool, c’est plus dur.
Elle souffre, il lui faut refréner ses manies.
C’est impossible.
Une nuit, habillée de noir, elle retourne au laboratoire qui l’employait.
Elle brise une vitre et pénètre à l’intérieur.
Il fait sombre, mais elle sait où est le réservoir.
Elle avance prudemment.
Pourtant, elle heurte quelque chose, ou quelqu’un.
Une torche électrique s’allume.
Un jeune homme la regarde et lui dit :
– N’ayez pas peur, moi aussi je suis entré par une fenêtre.
– Vu les circonstances, je ne vous dénoncerai pas !
– Vous cherchez quoi ?
– De l’alcool à 90°.
– Comme moi, et vous l’utilisez comment ?
– Oh, c’est dur à dire, des manies…
– Oui, c’est dur à dire, moi c’est pareil, et comme je suis au chômage…
Ils se pénétrèrent du regard.
À deux, ils emportèrent le réservoir.
Pour mieux en profiter, elle vint habiter chez lui, avec son chat, qui était également en manque.
Ils retrouvèrent du travail et vécurent heureux.
Voilà deux alcooliques qui ne risquent pas la cirrhose !
Quant au chat, il a droit à un bain par jour, et il ronronne, il ronronne, il ronronne…
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