C’est un vieil homme.
Les cheveux drus, tantôt noirs, tantôt blancs.
Les poux doivent être heureux dans cette forêt en bichromie.
Un visage ridé.
Des yeux cachés par l’épaisseur des verres de ses lunettes.
On devine une myopie effroyable, proche de la cécité.
Il parle, mais personne ne comprend ce qu’il dit.
Il est assis sur une banquette, dans une rame de métro.
Un périmètre sanitaire s’est automatiquement formé.
Tout le monde le regarde.
Il a son monde à lui.
Ses compagnons sont les lentes, les morpions, et les mouches dorées.
Des mouches dorées, il doit en voir partout.
Elles le persécutent, elles l’horripilent.
Dans le vide, il fait de grands gestes.
Ses mains se referment sur des insectes imaginaires.
Et il grogne, car il n’attrape jamais rien.
Des gestes inutiles qui dégoûtent les observateurs.
Ses mains sont en effet couvertes de plaques noires.
Des plaques immondes. La gale ? Ou pire encore ?
À côté de lui, sur le skaï du fauteuil, une bouteille d’eau, et une pomme.
Certainement son repas de la journée.
Arrivé en station, le métro freine brusquement.
La pomme est projetée à l’autre bout du wagon.
Les voyageurs la regardent rouler vers eux avec horreur.
Pourvu qu’il ne vienne pas la chercher !
Justement, il parle plus fort et se penche.
Il regarde sous la banquette qui lui fait face.
Il tourne la tête frénétiquement, cherchant dans toutes les directions.
Mais le fruit est inaccessible à ses yeux, malgré les loupes qui les coiffent.
La douleur se peint sur son visage dégradé.
Très vite cependant, il retourne dans son monde.
Ces satanées mouches dorées l’attaquent à nouveau.
Rassurés, car il ne les a pas approchés, les gens hochent la tête.
Eux ne savent pas ce qu’est un monde imaginaire, même peuplé de mouches ordinaires.
Eux, ils n’habitent pas dans le métro.
Et pourtant, cet homme ne pensait certainement pas vivre un jour comme cela.
Même dans ses rêves les plus nauséeux.
Et pourtant, ce rêve qu’il ne voulait pas faire est devenu réalité.
Et maintenant, il y a ces foutues mouches…
Un imaginaire qui lui ronge la vie !
Pour lui, l’irréel va encore se concrétiser.
Une ultime fois.
Demain, dans un couloir souterrain sordide, les premiers voyageurs trouveront un corps.
Ou plutôt les restes d’un corps.
Car des milliers d’asticots l’auront dépouillé de sa chair.
© PF/Grinçant.com (Projections 1992-1993)