Je viens d’entendre des craquements.
Le train freine brusquement, jusqu’à l’arrêt.
Je suis dans le wagon de tête, dans le premier compartiment.
L’homme assis en face de moi se lève.
Il me déclare qu’il s’agit certainement d’un suicide.
Il est conducteur de train, il a l’habitude.
Je reste seul dans le compartiment.
L’arrêt se prolonge.
Des voyageurs descendent des wagons et passent devant ma fenêtre.
Curiosité malsaine…
C’était bien un suicide.
Mon compagnon de voyage, de retour, vient de me le confirmer.
Les craquements venaient des os brisés par les bogies.
Le train arrivait à la hauteur d’un passage à niveau.
Un homme est descendu de sa voiture et s’est tenu droit, au milieu des rails, attendant la motrice.
Ses bras étaient tendus en avant, comme pour étreindre quelqu’un.
Le conducteur n’a rien pu faire.
Le corps, coupé en deux, était loin derrière le train.
Les curieux voulaient seulement voir les traces sur la locomotive.
Des lambeaux de chair, des cheveux, un morceau de vêtement, un souvenir quoi.
Le train est reparti, doucement.
Un sentiment de malaise m’envahissait.
À Paris, j’allais devoir passer devant cette foutue motrice…
Un oeil de la victime tomberait peut-être à ma hauteur.
Il me faudra regarder ailleurs.
La banlieue, puis la gare d’Austerlitz.
Le train s’arrête, c’est le terminus.
Je descends.
La curiosité l’emporte et je me surprends à examiner avec attention l’avant de la locomotive.
Pas la moindre trace.
Il a dû être immédiatement happé par les bogies.
Je remarque cependant un petit rectangle de bristol accroché à côté d’un phare.
Il est écrit « Je t’aime, faisons l’amour ».
Il devait être amoureux des trains.
Dans bien des cas, l’amour platonique est préférable.
Il n’aurait jamais dû passer à l’acte…
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