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En ligne, le sida…

AVERTISSEMENT : Ce billet date de plus d'un an.

Mon meilleur ami a appelé, il y a un message sur mon bureau.

Mon meilleur ami a appelé, il y a un message sur mon répondeur.

Sa voix semble angoissée.

Je prends mon téléphone et compose son numéro professionnel.

La secrétaire chantonne « Je vous le passe… ».

– Bonjour.

Le ton est le même que sur mon répondeur.

– Ça va ?

– Oui, mais ça pourrait aller mieux.

– Que se passe-t-il ?

– Je viens d’apprendre qu’une relation intime était morte voilà un mois.

– Une relation intime… un garçon ?

– Oui.

– Tu as couché avec ?

– Une fois, deux peut-être, mais c’est ancien, ça doit bien dater de trois ans.

– C’était le gars plutôt maladif ?

– Oui…

– Il est probablement mort du sida.

– Probablement, et c’est pour cela que je t’appelle.

Je marque une pause, je gamberge…

Nous sommes vendredi, il est 14 h 30, et je mesure toutes les conséquences de ce que je viens d’entendre.

Mon unique copain d’enfance est peut-être atteint de cette saloperie.

Aucun traitement sérieux n’existe, seul l’AZT réussissant à ralentir, et donc à faire traîner les choses.

Il est en bonne santé, mais on parle d’une période de séropositivité de plus de cinq ans, ce qui est un bien court répit lorsque l’on en a trente.

Ensuite, cette séropositivité se transforme en monstre diabolique, interdisant au corps humain de se défendre contre les attaques extérieures !

– Mais cet ex, il devait le savoir qu’il était atteint par le sida ?

– Oui, car son compagnon en était mort, mais il ne me l’a dit que plus tard.

– Il t’a dit quoi ? Qu’il était malade, lui ?

– Non, seulement que son compagnon était mort de ça, j’aurais dû faire le rapprochement avec ses problèmes de santé !

J’imagine les angoisses de mon interlocuteur.

Il est rangé et vit avec Luc, un garçon fort sympathique.

– Tu as appelé Luc ?

– Oui, juste avant toi.

– Il doit être affolé !

– Il est inquiet, mais il se dit que cela est impossible, car il donne régulièrement son sang. S’il avait été contaminé, on le lui aurait certainement notifié.

Le diagnostic par personne interposée.

Mais cette remarque est sensée, il y a certainement un espoir…

– Que ferais-tu à ma place ?

– Le test de dépistage.

– J’ai appelé le centre spécialisé, mais ils ne répondent que de 8 h 30 à 9 h 30, je suis tombé sur un répondeur. De plus, il ne fonctionne pas tous les jours.

– Et les labos privés ?

– J’en ai appelé un, mais là, ça n’est ni anonyme ni gratuit. De plus, si j’y vais dans l’après-midi, le résultat ne sera connu que mardi… C’est long, il y a le week-end.

– De toute façon, il faut savoir, ça ne sert à rien de se voiler la face, le test est le seul moyen de savoir ce qu’il en est, alors fais-le !

– Oui, mais j’aimerais connaître le résultat le plus vite possible.

– Si tu ne crains pas de dévoiler ton nom, essaie donc d’autres laboratoires. En insistant, tu devrais pouvoir être fixé beaucoup plus rapidement. Surtout, tiens-moi informé.

– OK, je t’appelle dès que j’ai du nouveau.

– Merci. Courage, et à bientôt.

La communication s’arrête là.

Je reste penaud dans mon fauteuil.

La vie est bien dégueulasse.

Égoïstement, je pense à moi.

Je risque de perdre mon seul véritable ami !

Moins égoïstement, j’imagine la suite.

Un couple, même « atypique », subitement plongé dans le sordide…

Des jours, des mois à attendre la maladie, la vraie, sans appel, en double, en duo, en couple…

Quelle vacherie !

De plus, tout cela résulte d’un simple moment de plaisir, un simple moment de plaisir…

Même la jouissance rend coupable !

Je dois me remettre à mon travail et attendre.

Dans ces conditions, construire un programme informatique n’est pas simple.

Et si un virus guettait aussi le fruit de mon dur labeur ?

Futilité !

Je reste, l’esprit vide, devant mon ordinateur favori, attendant la suite, la sonnerie du téléphone.

Justement, il sonne !

Mais ça n’est pas mon pote, simplement des conneries, des gens qui ne savent même plus utiliser leur clavier.

Le problème est vite réglé.

Mon programme n’avance pas, mais le temps passe…

Machinalement, je me gratte la tête, jusqu’au sang.

Le téléphone sonne…

C’est lui ?

Oui !

– Pierre, je viens d’avoir un labo. Après avoir insisté, le responsable m’a dit qu’il avait d’autres tests à réaliser et que si je venais rapidement, je pourrais être fixé deux heures plus tard. J’y vais !

– OK, mais tiens moi informé !

À nouveau l’attente.

Mon programme n’avance pas, mais c’est secondaire.

J’imagine la prise de sang, et l’angoisse qui suit…

Que ferais-je dans cette situation ?

Je flipperais.

Mon écran ne cesse de m’afficher que mon programme est truffé d’erreurs !

Mais c’est de circonstance…

Les erreurs se succèdent au rythme des minutes.

Le temps passe, mon programme devient inextricable.

Mon téléphone sonne à nouveau.

Il est 16 h.

– Ça y est, la prise de sang est terminée, je dois y retourner vers 18 h…

– Patience et à plus tard !

Il est avec Luc, le temps devrait passer relativement vite.

J’imagine le toubib, avec du sang dans sa pipette, en train de déterminer si son propriétaire doit mourir ou survivre. Continuer à vivre.

Moi aussi, je survis, et j’attends de ses nouvelles…

À nouveau le téléphone.

Il est 18 h 45.

– Alors ?

– Les secrétaires me regardaient d’un air bizarre, mais le toubib m’a dit « Je crois que c’est bon… ». Il a vérifié, et c’était bon !

Séronégatif, un miracle !

Je ne suis pas homosexuel, mais je n’imaginais pas la vie sans mon meilleur ami…

© PF/Grinçant.com (Projections 1992-1993)

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