Il est tard.
Nous connaissons mal la ville et nous cherchons un restaurant.
Tous sont fermés.
Un passant nous conseille de franchir la rivière et de chercher sur l’autre rive.
Le quartier est sordide, les rues sombres.
Heureusement, il y a plusieurs restaurants dont les enseignes sont allumées.
Nous entrons dans celui qui a l’air le plus animé.
Spécialités espagnoles, notamment des tapas.
Nous nous installons à une table pour deux, le long d’un mur.
Nous commandons ces fameuses tapas, puis une viande, le tout accompagné d’un pichet de vin rouge de la région.
Les entrées sont bonnes, le vin se laisse boire.
Je m’entretiens avec ma compagne du programme du lendemain.
Les viandes arrivent.
Nous les entamons avec avidité.
Les verres sont vides.
Je prends le pichet pour les remplir.
Mon regard s’arrête sur un cadavre d’insecte flottant sur le pinard régional.
Discrètement, je regarde avec attention.
Il s’agit d’un cafard, d’une horrible blatte.
J’en ai des nausées.
Je repose le pichet et dis qu’il est vide.
Je dois être vert.
Je laisse le reste de ma viande.
Mon amie la termine en buvant de l’eau.
Le garçon vient enlever nos assiettes.
Deux minutes plus tard, je me lève et me dirige vers lui.
– Dites, il y a un cafard dans notre pichet de vin. S’il n’y avait pas ma compagne, je ferais un scandale.
– Je vais en parler à la patronne.
Ça n’a pas eu l’air de l’étonner.
J’imagine en cuisine…
Je retourne à ma place, déclarant que je ne prendrai pas de dessert.
Elle me dit qu’elle fera de même et me montre le mur.
À dix centimètres de notre table, il y a un cafard, vivant.
Je n’ose lui dire qu’il y en avait un dans le vin et déclare que, l’ayant repéré avant elle, c’était l’objet de ma brève discussion avec le serveur.
Cette saloperie de blatte a le mauvais goût de monter sur notre table.
Je prends un verre et la mets sous cloche.
Le garçon nous propose un dessert.
Je lui montre la bestiole et lui dis :
– Vous voyez, ce n’était pas du pipeau ! Pas de dessert, l’addition seulement.
Il l’apporte, avec deux digestifs offerts par la maison.
Je paie à contrecœur.
Nous sortons.
Ma soirée a été gâchée par cet incident.
Depuis, à chaque fois que je vais au restaurant, je suis triste.
Je pense à ce cancrelat dans le vin et à cet autre sous mon verre, et j’ai le cafard !
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